Autour de la monnaie

Pourquoi notre système monétaire dysfonctionne ?

Extrait Cahier d’espérances   Richesses et Monnaies, rédigé à l’occasion des Etats généraux de l’Economie Sociale et Solidaire 2001, et coordonné par Célina Withaker.

La fonction première de la monnaie « faciliter l’échange et l’activité entre les êtres humains » est aujourd’hui gravement mise en cause.

  • Par la sous monétarisation pour les milliards d’êtres humains en situation de pauvreté, qui n’ont pas accès à la monnaie. Ils ont à la fois le besoin, la capacité et le désir d’échanger, de créer de l’activité, mais ne peuvent le faire par manque de moyens monétaires. Pour eux cela signifie que la monnaie ne remplit pas sa fonction première, celle de faciliter l’échange et l’activité. En parallèle, on assiste à la sur-monétarisation d’une minorité de possédants très riches. Cet excès de monnaie dépasse largement leur capacité à échanger, et vient alimenter les marchés financiers, pour faire de l’argent avec de l’argent.
  • Par la transformation de la monnaie, qui, d’un outil de lien (faciliter les échanges) est devenu un bien synonyme de richesse.
  • Par le transfert de la monnaie qui passe de l’activité productive vers l’activité spéculative (y compris avec la spéculation autour des matières premières et ses répercussions sur la production elle même).
  • Par la logique d’un système où la monnaie est indifférente à la nature et à la finalité de l’échange, une logique qui ne pense que « flux monétaires » et non plus besoins, potentialités, finalités. Par le non contrôle démocratique de la création monétaire et de la régulation du système.
  • Par l’enracinement d’une culture de la   prédation   et de la domination contaminant les relations sociétales, à toutes les échelles.

Face à ces dysfonctionnements, les monnaies sociales et complémentaires reprennent alors l’idée de base, celle d’une monnaie outil pour faciliter les échanges entre les êtres humains. Elles naissent là où la rareté de monnaie officielle empêche les échanges nécessaires, ou encore lorsque l’on veut privilégier, renforcer un certain type d’échange (par exemple donner une seconde vie aux produit).

Elles s’ancrent dans la définition de la monnaie comme « un accord au sein d’une communauté qui utilise un objet standard comme moyen d’échange » (Bernard Lietaer). Les monnaies sociales et complémentaires proposent une autre façon d’échanger. L’accord n’est plus le même. Cet accord se construit autour de l’idée d’un outil au service d’un projet et d’un modèle de société qui pourrait se résumer par les questions : quels échanges, pour quoi, entre qui ? Il est clair que tout projet de monnaie complémentaire, pour autant qu’il recherche effectivement à répondre aux enjeux sociaux, environnementaux et économiques actuels et non à reproduire le système, vient  réinterroger en profondeur modes de pensée, nos pratiques (sur la richesse, la monnaie, l’échange, la rétribution, la mesure, …).

L’enjeu est alors qu’elles puissent être vecteurs d’un autre modèle de développement économique forcément solidaire et inclusif, au service de tous et de la transformation du territoire.

Les fonctions de la monnaie et leurs contradictions

Extrait de l’ouvrage De l’innovation monétaire aux monnaies de l’innovation de Jean-Michel Cornu

Il existe de nombreuses définitions de la monnaie. Pour Wikipédia, c’est “un instrument de paiement spécialisé accepté de façon générale par les membres d’une communauté en règlement d’un achat, d’une prestation ou d’une dette”.

La plupart des définitions de la monnaie résument en fait la liste des trois grandes fonctions qu’Aristote avait identifiées :

  • Une unité de compte  c’est-à-dire une fonction d’expression de la valeur et d’unité pour le calcul économique et la comptabilité ;
  • Une fonction d’intermédiaire dans les échanges. La monnaie contrairement au troc n’impose pas d’acheter et de vendre au même moment et à la même personne, on peut vendre d’abord mais acheter plus tard ;
  • Une fonction de “réserve de valeur“, c’est-à-dire la capacité de transférer du pouvoir d’achat dans le temps.  Avec le prêt, on peut acheter d’abord mais vendre plus tard (pour rembourser l’argent avancé).

Mais à y regarder de plus près, ces fonctions sont parfois contradictoires entre elles. Lorsque nous obtenons du pouvoir d’achat “à l’avance” grâce, par exemple, à l’endettement, nous devons en contrepartie payer non pas une somme forfaitaire pour le service rendu, mais un intérêt sur la somme de monnaie avancée. La monnaie elle-même acquiert alors une “valeur” qui s’achète avec de l’argent, c’est-à-dire de la monnaie. Cette valeur est fonction du risque estimé par le prêteur mais aussi de mécanismes d’offre et de demande. D’un autre coté, une unité de mesure doit être absolument neutre (le mètre ou la seconde, par exemple). Pourtant l’unité de compte fluctue. Sa valeur varie avec les variations des taux d’intérêt et avec la confiance dans une monnaie particulière face aux autres monnaies. Tout se passe comme si nous mesurions des distances avec un mètre élastique. Faut-il alors séparer l’argent en plusieurs types de monnaies pour prendre en compte cette difficulté ?

Une autre question serait de savoir ce que nous voulons mesurer avec la monnaie la valeur d’échange, comme c’est le cas avec les monnaies traditionnelles ? Le temps passé comme dans le cas du Time dollar ou les banques du temps nées en Italie ? Dans ce dernier cas  l’unité utilisée est plus stable et l’heure légale ne subit apparemment aucune inflation  Nous pourrions également prendre en compte la valeur d’usage, qui serait plus proche de l’intérêt de chaque personne (…) mais il est fondamentalement impossible de mesurer avec précision la valeur d’usage (…). Nous ne disposons pas d’étalon externe commun aux hommes sur nos propres valeurs subjectives  C’est dans ce sens qu’Arthur Schopenhauer a dit : “Je  connais le prix de tout et la valeur de rien ”.

Architecture monétaire

La monnaie est à la fois un élément essentiel de notre vie sociale et une chose insaisissable. Peu de gens savent «comment marche une monnaie » car peu de gens se posent la question ? Comment la monnaie est-elle émise ? Qui l’émet ?  Qu’implique le taux d’intérêt positif ?

En fait, de façon tout à fait étonnante, la monnaie lorsqu’elle est bien comprise, est un formidable outil pour favoriser des comportements dans les sociétés et favoriser l’échange dans certains domaines (sur un territoire, entre une communauté, dans un secteur spécifique comme la culture, l’éducation ou l’environnement…)

Jean-Michel Cornu, responsable scientifique de la Fondation internet nouvelle génération (Fing)

Les différentes initiatives de monnaies complémentaires peuvent être regardées au travers de leur  architecture monétaire : mode d’émission monétaire,  taux d’intérêt,  unité de compte utilisée …Ces  éléments d’architecture monétaire permettent de comprendre comment fonctionne le système et ce qu’il permet.

L’émission monétaire ou comment créer de la monnaie ?

Comment se crée la monnaie traditionnelle ?

Commençons par mieux connaître notre système monétaire traditionnel, comment la monnaie traditionnelle, le franc puis les euros, est-elle créée ?

Extrait de l’ouvrage De l’innovation monétaire aux monnaies de l’innovation de Jean-Michel Cornu

[D’où vient la monnaie ? Cette question qui peut sembler simple est en fait révélatrice de la méconnaissance et des idées préconçues sur l’argent. Elle est pourtant fondamentale pour comprendre les possibilités d’innovations sociales permises par la monnaie. Il existe trois façons de créer de la monnaie.

1. Des objets ou des matières premières

La première façon de créer une monnaie a été d’utiliser un objet ou une matière première existant : de l’or, de l’argent, des coquillages (…). Pour éviter de se promener avec des objets lourds ou encombrants, il est possible de demander à une personne de confiance de conserver ses objets ou sa matière première et de nous fournir un document qui prouve que l’on possède bien ces éléments  Il devient même possible d’utiliser pour les échanges non plus ces objets ou matières premières, mais le document lui-même qui indique qu’on les possède. Cette forme de monnaie permet d’éviter le troc direct en utilisant un “objet intermédiaire” mais présente un certain nombre d’inconvénients (tricher en limant des pièces d’or, la valeur de la matière première fluctue, tricher en prêtant ce qu’on ne possède pas).

La situation a considérablement évolué. Depuis le 15 août 1971, la monnaie n’est plus du tout indexée sur l’or. Cette forme de monnaie n’existe plus dans nos monnaies conventionnelles.

2. La création de monnaie par les institutions

Les États (du moins certains) peuvent créer de la monnaie. Nous pensons en général que la masse monétaire est créée lorsque les gouvernements font “marcher la planche à billet”, par simple décision  (…). Mais contrairement à une idée très largement répandue, les États créent aujourd’hui moins de 10 % de la masse monétaire globale. Plus encore  par l’article 104 du traité de Maastricht  repris dans l’article 123 du traité de Lisbonne, les États européens s’interdisent de créer l’argent dont ils ont besoin pour investir et créer des biens publics, ni même de le demander aux banques centrales. Ils doivent alors se tourner vers  les banques classiques  Dans les faits, la création de la monnaie a été déléguée comme un monopole par l’État au secteur bancaire (…).

3. La  création de monnaie en échange d’une promesse

Comment se créent alors les plus de 90 % restants de monnaie qui circulent sur la planète ? Cette part de monnaie est créée par un mécanisme peu connu et étonnant : par le simple fait que vous signiez une demande de prêt à la banque, vous reconnaissez que vous rembourserez cette somme (ou qu’à défaut vous serez saisis sur vos biens  pour un montant équivalent  à cette  valeur).  Les banques créent alors purement et simplement cette somme par une  simple  opération d’écriture ,  et  elles le  déposent sur votre  compte. Cet argent  est ensuite détruit  au fur et mesure  du remboursement de la dette. L’argent créé est qualifié de monnaie scripturale : de l’ argent créé par un jeu d’écriture.

Plus de 90 % de  l’ argent disponible sur la  planète  est  ainsi constitué des dettes en cours  auprès des banques. Les banques maîtrisent donc plus de 90 % des moyens de paiement qui permettent les échanges entre les hommes. »]

L’émission monétaire dans un club de troc : le crédit mutuel

Dans un club de troc, la monnaie est créée « tout simplement » par l’échange de biens ou de services entre participants.  L’acquéreur est débité de x unités de compte quand l’offreur est crédité du même montant. La somme des soldes de tous les comptes est égale à 0. Pour commencer à faire circuler les premiers billets, il y a deux options :

  •  Soit on donne à chaque membre un même montant de monnaie complémentaire à son entrée dans le club. Par exemple, tout le monde commence avec +20 unités de compte. Pour acquérir plus de monnaie complémentaire, il faut soit même «vendre » des produits et/ou services autres membres du club.
  • Soit on tout le monde commence à 0  et on  permet aux membres du club d’être en négatif (sans  pénalité bien sûr). En réalité cela revient à un crédit à taux zéro.

Le taux d’intérêt négatif ou comment faire circuler la monnaie

La monnaie du club de troc n’a bien sûr pas de taux d’intérêt positif. Dans notre système monétaire traditionnel, quand on emprunte de l’argent, on paye des intérêts et quand on épargne de l’argent sur un compte en banque on gagne des intérêts.  Plus on est pauvre plus l’argent coûte cher ! Les taux d’intérêt des micro-crédit, destinés aux personnes les plus pauvres souhaitant emprunter de petites sommes sur de courtes durées, sont bien plus élevés que les taux d’intérêt accordés à des personnes ayant un compte en banque bien rempli (en raison du niveau de risque que le prêteur prend au vue des garanties de l’emprunteur et des frais de gestion).  C’est ce taux d’intérêt positif qui entraîne les principaux travers de notre système monétaire traditionnel à savoir la thésaurisation et la spéculation (gagner de l’argent avec de l’argent).

On peut imaginer un taux d’intérêt négatif, un système de   fonte ». C’est-à-dire que la monnaie du club de troc perd de la valeur si elle n’est pas utilisée. En effet, c’est la circulation de la monnaie qui crée la richesse !! La fonte de la monnaie permet d’inciter les troqueurs à   acheter » et donc à faire circuler la monnaie.

C’est la circulation de la monnaie qui crée la richesse !!

L’unité de compte ou comment fixer la valeur

Comment fixer l’unité de compte ou comment définir le prix d’un produit ou service en monnaie complémentaire ?

La monnaie complémentaire peut être définie par rapport :

  • à la monnaie officielle : une unité de monnaie complémentaire = un euro en d’autres mots parité avec l’euro.
  • à une autre unité de mesure comme le « temps   par exemple si on est dans un club de troc où s’échangent exclusivement des services 1 heure = 1 heure.
  • à un système de mesure personnalisé basé sur des critères subjectifs (voir atelier thermomètre des valeurs)

Les acteurs du dispositif

Quel est le cercle des utilisateurs ? Qui peut être membre du club de troc ? Les enfants de l’école ou plus largement les enfants du quartier ou tous les enfants ? Les instituteurs et le corps enseignants, leurs enfants ? Les parents d’élèves ? Leurs amis ? Tous les habitants du quartier ?

Quelle sont les modalités d’entrée et de sortie du club de troc ? Signature de la charte de valeur par les enfants pour formaliser leur accord. Que faire de la monnaie restante d’un enfant qui sort du club ?

Quel mode de « gouvernance »? Comme se prennent les décisions quant au  fonctionnement du dispositif ? « Une monnaie est un accord, au sein d’une communauté, qui choisit un objet standard comme moyen d’échange  ». Cette définition met en avant le mot communauté : la communauté de personnes au sein de laquelle la monnaie circule, souvent engagées dans le processus au travers d’une   charte   de valeur, spécifiant la communauté d’intérêt des adhérents/signataires.

Qui émet la monnaie, qui gère les comptes ?

Les enfants gèrent-ils individuellement leur compte de monnaie locale ou est-il préférable de créer une institution bancaire ? Ou stocker la monnaie ?

En savoir plus :